Circulaire 3223

Choix des lectures des élèves dans l’enseignement secondaire

 

 

Il convient de mentionner que pour les Jeunes FGTB, cette circulaire qui s’adresse à des professionnels de l’enseignement ne trouve aucune justification et n’a tout simplement pas raison d’être.

Nous estimons évident que les acteurs de l’enseignement sont les mieux placés pour déterminer quelles œuvres conviennent le mieux à leurs publics respectifs.

 

Publiée en 2009, cette circulaire définit de manière plus que vague le choix des lectures dans l’enseignement secondaire.

 

Résumons :

 

Il est demandé au professeur de français de s’imposer une ligne de conduite dans le choix des lectures à proposer aux élèves, face aux « propos » de parents qui se disaient choqués par le caractère « osé » de certaines œuvres littéraires.

Des « propos » et du caractère « osé », nous n’avons aucune précision.

 

Par la suite, la circulaire amène un problème délicat, celui de « livres de qualité qui contiennent des passages de violences, de manipulation, qui pourraient éveiller chez le lecteur des comportements indésirables » ? Que doit-on comprendre ? Que la lecture de « La nuit des enfants roi » de René Barjavel amènerait peut-être certains élèves à des comportements meurtriers ? Ou plus simplement qu’un élève pourrait voir dans une lecture une remise en cause de ce qu’il croyait acquis de par son éducation et son milieu socioculturel ?

 

Dans les deux cas, le problème n’en est pas un :

 

-       jamais il n’a été prouvé que la lecture d’un livre puisse être à l’origine de comportements déviants chez un élève ; rappelons que ces accusations ont déjà été brandies contre la musique, la bande dessinée, les jeux vidéo, …

-       depuis quand voit-on un problème dans le fait qu’un(e) auteur(e) puisse remettre en question, dans l’esprit d’un jeune, le modèle de société ou de pensée dans lequel il évolue ? Le rôle de l’école n’est-il pas l’émancipation, et celle-ci ne passe-t-elle pas par certaines réflexions personnelles?

 

 

En continuant la lecture, nous pouvons nous apercevoir que plusieurs conseils sont donnés au professeur. Parmi ceux-ci :

 

-       « expliquer clairement aux élèves les raisons de son choix en évitant de vaines provocations ( ?) ou polémiques ( ?) ;

-       établir un lien entre la maturité intellectuelle, mais aussi socio-affective de l’élève et de l’ensemble du contenu de l’ouvrage retenu et ce, tant de manière individuelle que collective ;

-       discuter régulièrement du choix des livres avec les différents partenaires et acteurs de l’établissement et éventuellement un spécialiste du développement socio-affectif de l’enfant et de l’adolescent (Equipe SOS-enfant, par exemple). »

 

Un enseignant connait son devoir de préparation à la découverte d’une œuvre et est conscient qu’une lecture sans analyse à postériori n’a aucune valeur formative ; l’immense majorité du corps professoral explique aux étudiants le pourquoi d’un texte et l’analyse ensuite en profondeur avec son public.

 

Aucun besoin de ces pseudo-conseils qui mettent en avant un dangereux précédent car mis en commun, ils tendent à démontrer que l’enseignant reconnait de manière implicite, voir explicite, que l’œuvre est potentiellement problématique.

Est-ce le premier pas vers un retour de la justification du choix de toute œuvre « polémique » devant une assemblée de sages, comme ce fut le cas dans l’Occident médiéval ?

 

Enfin, la circulaire conclut en ces termes :

 

« Il est en effet inutile de heurter d’emblée les publics scolaires et les parents par des œuvres qui, pour être d’un réel intérêt artistique, sont perçues a priori par les destinataires comme relevant d’une démarche amorale ou immorale. Le rôle de l’école est d’inciter à l’entrée dans le monde de l’écrivain, à la découverte de la qualité d’une œuvre sans ouvrir délibérément ou non la voie à la polémique, laquelle n’aurait d’autre issue qu’entraîner définitivement le rejet de tel ou tel auteur pour des raisons uniquement liées à des réactions émotionnelles ou culturelles sans fondement intellectuel. »

 

Si l’ensemble de la circulaire est vague, cette conclusion est claire : il est demandé d’éviter toute œuvre qui pourrait éventuellement « choquer » un élève ou l’autre (ou ses parents), même si cette opposition est dénuée de fondement intellectuel… Le monde à l’envers ! L’enseignement n’est-il pas là pour combattre les a priori, pour ouvrir à des horizons différents, pour amener l’élève à devenir adulte qui ne prend pas pour argent comptant l’information reçue mais qui, au contraire, apprend à penser par lui-même et à développer son esprit critique ?

Doit-on comprendre que le « Journal » d’Anne Frank est exclu des établissements scolaires car il pourrait choquer un(e) élève attiré(e) par le nazisme ? Doit-on accepter que l’esprit critique disparaisse du cursus, qu’il soit soumis à une normalisation en vue de ne surtout pas heurter les sensibilités de chacun ? Il s’agit d’une perte de notre citoyenneté, d’un déni de notre droit élémentaire à la critique et à la liberté individuelle.

 

De part son message vague et sujet à l’interprétation, ce texte ne fera que mettre en avant un enseignement à deux vitesses car c’est à chaque école de régler cette problématique : certaines écoles subiront une pression et devront s’adapter à la demande de leur public alors que d’autres garderont le droit de faire découvrir à leur population scolaire un large éventail d’auteurs issus de tous horizons.

 

Aux yeux des Jeunes FGTB, cette « problématique du choix des lectures » n’en est pas une : il est impensable que l’on établisse, même de manière insidieuse, une censure de n’importe quelle forme d’expression littéraire dans les écoles ! Le rôle de l’enseignement est de former des jeunes critiques et actifs ; la critique passe obligatoirement par une remise en question de ce que l’on croit acquis !

 

Dénoncer la violence d’un livre ? Que dire à l’adolescent qui est accueilli dans une école en ruine ou sans chauffage ?  Que dire des écoles d’ « élites » et des écoles « poubelles » qui reproduisent la hiérarchisation sociale et économique de notre société inégalitaire ? Que dire d’un enseignement qui  nie de plus en plus sa fonction éducative pour arriver à des objectifs commerciaux et de compétition permanente ?

Que dire d’un pouvoir organisateur qui ne trouve rien de mieux que de mettre en place dans les classes des non-professionnels, sans accompagnement et formation adéquats, comme unique réponse à la pénurie ?

La violence individuelle d’un jeune est le fruit de la violence systémique de l’école (au sens large du terme), et non celui de la lecture d’une œuvre que certains aimeraient bien voir disparaître du cursus scolaire pour des raisons obscures.

L’urgence se situe dans une revalorisation immédiate de l’ensemble du système scolaire, autant pour les élèves que pour les professionnels ; s’en prendre à la littérature n’aura pour effet que d’ajouter une violence intellectuelle à une violence structurelle.

 

 

Les Jeunes FGTB demandent l’annulation de cette circulaire qu’ils jugent liberticide et tout simplement inutile ; un «Index de la Communauté française » suivra-t-il?

 

L’école doit rester le terreau du développement de la pensée. La censure de n’importe quelle forme artistique est un premier pas vers une société intolérante et formatée.

 

 

 

« Les livres que l’on qualifie d’immoraux sont ceux qui montrent au monde sa propre honte »

Oscar Wilde